De l'hôpital de Jérusalem à l'ordre militaire méditerranéen. Deux siècles à Malte, le Grand Siège de 1565, la construction de La Valette et l'héritage qu'ils ont laissé.
Presque tous les sites culturels de Malte renvoient à un fait unique : de 1530 à 1798, les îles furent gouvernées par l’Ordre Souverain Militaire Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malte. Deux siècles et demi sous l’autorité d’un ordre de chevaliers religieux-militaires, fondé à l’origine pour gérer un hôpital à Jérusalem, et devenu une puissance méditerranéenne établie sur un minuscule archipel calcaire au sud de la Sicile.
C’est cette strate historique qui a produit l’essentiel de ce que les voyageurs viennent voir : La Valette en tant que ville, la Co-Cathédrale Saint-Jean, les Caravage, les Trois Cités, les fortifications, les auberges, le plan en damier du vieux port. Comprendre les Chevaliers, c’est comprendre pourquoi Malte ressemble à ce qu’elle est.
Une brève histoire
L’ordre naît à Jérusalem vers 1099, fondé par les marchands d’Amalfi pour administrer un hôpital destiné aux pèlerins en Terre Sainte. En moins d’un siècle, il assume une fonction militaire (escorte de pèlerins, combats aux côtés des États croisés) et devient l’un des ordres latins majeurs avec les Templiers et les Chevaliers Teutoniques.
Quand les États croisés s’effondrent en 1291 avec la chute d’Acre, l’ordre se replie sur Chypre, puis en 1310 sur Rhodes, qu’il fortifie et gouverne pendant deux siècles. Les Chevaliers y arment une flotte de galères qui patrouille en Méditerranée orientale et harcèle la marine ottomane ; cela fait d’eux une cible stratégique. En 1522, après six mois de siège, le sultan Soliman le Magnifique prend Rhodes et les expulse.
Les Chevaliers errent huit ans, à la recherche d’une nouvelle base. En 1530, l’empereur Charles Quint leur cède Malte, Gozo et la petite enclave tunisienne de Tripoli, contre un loyer annuel d’un seul faucon maltais (le geste qui donnera son nom anglais littéraire à l’oiseau, des siècles plus tard). L’ordre s’installe à Birgu, alors un modeste village de pêcheurs, et repart de zéro.
Pendant 35 ans, ils fortifient Birgu et les Trois Cités alentour. Puis, en 1565, les Ottomans reviennent.
Le Grand Siège de 1565
Le siège de 1565 est l’événement le plus décisif de l’histoire maltaise. Une flotte turque d’environ 200 navires et 30 000 soldats débarque en mai et assiège les positions des Chevaliers au Fort Saint-Elme (sur la péninsule de l’actuelle Valette, alors vierge) et les fortifications principales de Birgu et Senglea.
Le Fort Saint-Elme tombe après 28 jours de bombardement, tous les défenseurs sont tués ; les pertes turques sont si lourdes (environ 8 000 hommes) que l’opération échoue déjà stratégiquement. Les fortifications principales à Birgu et Senglea tiennent bon en juillet et août, malgré le resserrement du siège et la perte d’environ la moitié des défenseurs.
La force de secours arrive début septembre : une armée hispano-sicilienne d’environ 8 000 hommes débarque au nord et marche vers le sud. Les commandants turcs, épuisés et à court de vivres, lèvent le siège et se retirent. Le siège aura duré quatre mois. Sur les 8 500 défenseurs d’origine, moins de 600 sont encore en état de combattre. Des effectifs turcs initiaux, environ 25 000 ont été tués ou ont fui blessés.
Les Chevaliers ont gagné. Soliman le Magnifique meurt l’année suivante. Les Ottomans ne tenteront plus jamais d’assaut majeur sur le centre de la Méditerranée. La victoire de 1565 transforme les Chevaliers, brièvement, en l’ordre le plus célèbre de la chrétienté.
Construction de La Valette (1566–1571)
La réponse immédiate consiste à bâtir une ville imprenable. Les Chevaliers choisissent la péninsule du Mont Sceberras, jusqu’alors vide, entre les deux ports, avec l’appui de donations papales et royales venues de toute l’Europe catholique.
L’architecte, Francesco Laparelli, dessine La Valette selon un plan Renaissance en damier, avec de larges rues rectilignes, des bastions défensifs sur tous les côtés, des parcelles régulières et une séparation claire des fonctions (auberges, églises, hôpital, résidences). L’ingénieur italien Bartolomeo Genga et l’architecte maltais Girolamo Cassar (un Chevalier né à Malte qui dessine la plupart des auberges et la première version de la Co-Cathédrale) exécutent le projet.
La construction est extraordinairement rapide pour l’époque. La première pierre est posée le 28 mars 1566. Les Chevaliers installent leur quartier général dans la nouvelle ville dès 1571, seulement cinq ans plus tard. La Co-Cathédrale est bâtie entre 1572 et 1577. La plupart des auberges suivent dans les années 1570 et 1580.
Le résultat, c’est ce que vous parcourez aujourd’hui : une ville Renaissance du XVIᵉ siècle en damier, substantiellement intacte, avec des intérieurs baroques ajoutés au XVIIᵉ siècle. La Valette est habitée en continu depuis 1571 et inscrite à l’UNESCO en 1980.
Les auberges et les langues
Les Chevaliers étaient organisés en huit langues (groupes linguistiques selon l’origine nationale) : Provence, Auvergne, France, Italie, Aragon, Castille-et-Portugal, Allemagne et Angleterre. Chaque langue disposait de sa propre auberge à La Valette, servant à la fois de logis et de lieu de réunion pour ses membres. Sept subsistent (celle d’Angleterre fut abolie après la Réforme protestante) :
- Auberge de Castille (aujourd’hui le bureau du Premier Ministre) sur Triq Castille.
- Auberge d’Aragon sur Triq il-Punent, aujourd’hui le bureau du Vice-Premier Ministre.
- Auberge de Provence sur Triq ir-Repubblika, aujourd’hui le Musée National d’Archéologie.
- Auberge d’Italie sur Triq il-Merkanti, aujourd’hui le Malta National Community Art Museum.
- Auberge d’Auvergne subsiste sous forme fragmentaire dans le complexe moderne des tribunaux.
- Auberge de France a été démolie au XIXᵉ siècle mais un marqueur subsiste.
- Auberge d’Angleterre à Birgu (antérieure aux auberges de Valette) subsiste comme l’aile administrative du Palais de l’Inquisiteur.
Ces bâtiments se visitent à pied en 90 minutes. Ils constituent la signature visuelle de La Valette des Chevaliers : façades de pierre basses avec portails sculptés, sobriété décorative modeste comparée aux intérieurs de la cathédrale.
Co-Cathédrale Saint-Jean
L’église conventuelle de l’ordre, bâtie entre 1572 et 1577 comme chapelle du siège des Chevaliers et plus tard élevée au rang de co-cathédrale (partageant le siège de l’église maltaise avec la cathédrale Saint-Paul de Mdina). L’extérieur est austère, presque militaire, par volonté des Chevaliers : ils voulaient que la cathédrale ressemble à une forteresse.
L’intérieur est l’espace baroque le plus orné de Malte. Les fresques de voûte de Mattia Preti (1661-1666) couvrent l’intégralité du plafond avec des scènes de la vie de Jean-Baptiste. Le sol en marbre incrusté est unique : chaque dalle est la pierre tombale d’un Chevalier, avec les armoiries familiales, l’épitaphe latine et la devise personnelle. Les chapelles le long des bas-côtés sont dédiées aux huit langues, chacune décorée dans le style de l’art national de sa langue.
L’Oratoire attenant à la nef abrite les deux Caravage : La Décollation de saint Jean-Baptiste (1608, la plus grande toile jamais peinte par Caravage et la seule qu’il ait signée en entier), et Saint Jérôme écrivant. Les deux originaux.
Caravage arrive à Malte en 1607, fuyant une accusation de meurtre à Rome. Le Grand Maître Alof de Wignacourt l’admet comme Chevalier en gratitude pour la Décollation et Saint Jérôme. En moins d’un an, Caravage est emprisonné pour avoir agressé un autre chevalier, s’évade vers la Sicile, et son titre de Chevalier est révoqué. Il meurt près de Naples en 1610.
Déclin et occupation française
Le XVIIIᵉ siècle marque le lent déclin des Chevaliers. La fonction militaire de l’ordre devient moins pertinente dans une Europe de marines nationales ; sa base financière (les commanderies européennes qui finançaient l’opération maltaise) se réduit sous les sécularisations successives.
La fin survient brutalement. Le 9 juin 1798, Napoléon Bonaparte arrive à La Valette avec une armée de 40 000 hommes en route pour l’Égypte. L’ordre se rend sans combattre (les Chevaliers étaient interdits par leur propre constitution de porter les armes contre d’autres chrétiens ; nombre de Chevaliers français refusent de défendre Malte contre l’armée française). Napoléon passe six jours à Malte, pille les trésors de la cathédrale et les archives de l’ordre, abolit la souveraineté de l’ordre et met voile vers Alexandrie.
L’occupation française dure deux ans. La résistance maltaise locale, appuyée par un blocus naval britannique, y met fin en 1800. L’ordre est déjà dissous. Les Britanniques administrent Malte comme protectorat à partir de 1800 puis comme colonie de la Couronne de 1813 à l’indépendance en 1964.
Les Chevaliers survivent aujourd’hui sous la forme de l’Ordre Souverain Militaire de Malte, une petite entité souveraine avec des ambassades dans de nombreux pays, menant des opérations humanitaires dans le monde entier. Ils ne gouvernent plus aucun territoire mais conservent leur statut d’observateur à l’ONU et leurs propres timbres-poste.
Ce qu’il faut voir
Pour une journée thématique sur les Chevaliers à La Valette :
- Co-Cathédrale Saint-Jean (15 €, 90 minutes). Les Caravage.
- Auberge de Castille promenade extérieure (gratuit, 10 minutes).
- Musée National d’Archéologie (l’intérieur de l’auberge, 6 €, plus les artefacts des temples).
- Casa Rocca Piccola (9 €, 60 minutes). Un palais de l’époque des Chevaliers encore habité, toujours occupé par les descendants de l’une des familles.
- Fort Saint-Elme (10 €, 2 heures). Le site de la défense de 1565, plus le Musée National de la Guerre.
Pour le contexte des Chevaliers aux Trois Cités :
- Fort Saint-Ange à Birgu (10 €, 75 minutes). La première base des Chevaliers avant La Valette.
- Palais de l’Inquisiteur à Birgu (6 €, 60 minutes). Le siège maltais de l’Inquisition romaine.
- Le Collachio à Birgu, le quartier fortifié où vivaient les Chevaliers.
Pour Mdina, le contexte des Chevaliers est plus léger (Mdina était la capitale préexistante ; les Chevaliers l’ont déclassée en faveur de La Valette en 1571), mais la Cathédrale et le Palais Vilhena méritent le détour.
Le paragraphe honnête
L’essentiel de ce qui frappe architecturalement le voyageur à Malte existe grâce à ces 268 années. Le damier Renaissance de La Valette, les intérieurs baroques, les auberges, les fortifications des Trois Cités, les cathédrales, le simple fait qu’une île si petite possède tant de structures historiques de classe mondiale : tout cela découle des investissements des Chevaliers pendant deux siècles et demi. Parcourir La Valette sans connaître les grandes lignes de cette histoire, c’est manquer la strate qui explique tout.
Lectures connexes
- Malte baroque : ce que les Chevaliers ont payé, salle par salle.
- Malte mégalithique : la préhistoire qui les précède de 5 000 ans.
- Visite à pied de La Valette : le parcours de 3 heures dans la ville des Chevaliers.
- Croisière dans le port des Trois Cités : la base d’origine des Chevaliers à Birgu.
- La Valette et les Trois Cités : la page de la région pour planifier votre séjour.