Comment les Chevaliers de Saint-Jean ont transformé La Valette en vitrine baroque du XVIIe siècle, les années Caravage, et où tout voir aujourd'hui.
Entrez dans la nef de la co-cathédrale Saint-Jean à La Valette. Levez les yeux. La voûte au-dessus de vous est couverte de scènes peintes représentant la vie de Jean-Baptiste, exécutées entre 1661 et 1666 par Mattia Preti, l’artiste calabrais qui a passé la majeure partie de sa vie professionnelle à Malte. Les pierres tombales en marbre incrusté sous vos pieds sont les sépultures de Chevaliers venus de toute l’Europe, avec armoiries familiales complètes et épitaphes latines. Les deux Caravage de l’Oratoire adjacent à la nef incluent le seul tableau que Caravage ait jamais signé en entier. Les dorures sculptées sur chaque colonne intérieure ont été exécutées par des artisans maltais entre 1660 et 1730.
C’est une seule salle dans une seule cathédrale dans une seule ville dans l’un des plus petits pays d’Europe. La densité et la qualité de l’art et de l’architecture baroques à Malte sont véritablement inhabituelles ; l’explication est simple et historique.
Pourquoi tant de baroque
Les Chevaliers de Saint-Jean ont gouverné Malte de 1530 à 1798. Ils avaient accès à :
- De l’argent : les revenus des commanderies de l’ordre dans toute l’Europe catholique (France, Espagne, Italie, Allemagne) affluaient dans le trésor maltais.
- Un réseau de mécénat : les familles de Chevaliers éminentes avaient des mécènes artistiques italiens et espagnols personnels qui pouvaient être sollicités pour des projets maltais.
- Un programme religieux-politique précis : après le grand siège de 1565, les Chevaliers devaient projeter l’image de la victoire chrétienne sur les Ottomans. L’art baroque (à grande échelle, émotionnellement intense, religieux) était le langage visuel de ce projet.
- Une table rase : La Valette a été construite à partir de 1566 sur un terrain auparavant vide. Rien n’avait à être démoli ; rien n’avait à être adapté. La ville entière pouvait être conçue et décorée selon les idéaux baroques.
Le résultat est une concentration d’architecture et de peinture baroques par kilomètre carré qui dépasse même Rome (où le baroque s’est ajouté aux couches Renaissance et médiévales existantes) et certainement la Sicile, Lecce ou tout autre centre régional.
Mattia Preti : le Calabrais qui est resté
Mattia Preti (1613-1699) est né à Taverna en Calabre. Il s’est formé à Rome auprès de peintres caravagesques dans les années 1630, a travaillé pour les familles Barberini et Pamphili, et a produit d’importants retables à Naples dans les années 1650.
En 1661, à l’âge de 48 ans, il est venu à Malte pour une commande et y est resté pour le reste de sa vie, 38 ans. Il est mort à Malte et est enterré à la co-cathédrale Saint-Jean.
Sa production maltaise comprend :
- Les fresques de la voûte de la co-cathédrale Saint-Jean (1661-1666) : les 18 scènes de la vie de Jean-Baptiste qui couvrent tout le plafond. Peintes directement sur la pierre (et non sur plâtre comme dans la fresque standard), ce qui est techniquement inhabituel.
- De nombreux retables dans les églises paroissiales maltaises : les principaux à Naxxar, Mosta, Zurrieq, Zabbar.
- Des peintures de chevalet pour des mécènes privés, principalement des commandes de Chevaliers.
- Les décorations des chapelles de la co-cathédrale Saint-Jean pour les langues (groupes nationaux de Chevaliers), exécutées par l’atelier de Preti sous sa supervision.
Preti est le peintre baroque maltais dominant. Sans lui, l’intérieur baroque de La Valette serait considérablement diminué. Les 38 ans qu’il a passés à Malte représentent la plus longue résidence soutenue de tout grand artiste baroque italien hors d’Italie.
L’épisode Caravage
Le séjour maltais de Caravage est plus court (environ 15 mois en 1607-1608) mais plus célèbre en raison de sa biographie ultérieure.
Il est arrivé à Malte en juillet 1607, fuyant une accusation de meurtre à Rome (il avait tué un homme lors d’une bagarre sur un terrain de jeu de paume romain en 1606 et la condamnation à mort était toujours en vigueur). Le Grand Maître Alof de Wignacourt a admis Caravage comme Chevalier d’Obédience en juillet 1608, en partie en échange des deux tableaux de la cathédrale :
- La Décollation de saint Jean-Baptiste (1608) : la plus grande toile que Caravage ait jamais peinte (plus de 5 mètres sur 3,5 mètres), la seule qu’il ait signée en entier (« F. Michelang.o.f. »), et sans doute son chef-d’œuvre. Le tableau est accroché dans l’Oratoire adjacent à la nef de la cathédrale.
- Saint Jérôme écrivant (1608) : un tableau plus petit dans le même Oratoire, le saint représenté écrivant dans son étude avec un clair-obscur intense.
Quelques semaines après être devenu Chevalier, Caravage a été impliqué dans une autre bagarre, blessant cette fois un Chevalier maltais de haut rang. Il a été emprisonné au Fort Saint-Ange, s’est échappé (le registre historique n’est pas clair sur la manière), a fui vers la Sicile puis Naples, a peint sans discontinuer, et est mort en 1610 près de Naples à l’âge de 39 ans. Sa Chevalerie a été révoquée à titre posthume.
Les deux Caravage restent à leur emplacement d’origine dans l’Oratoire de la co-cathédrale Saint-Jean. Les deux ont été restaurés plusieurs fois ; la dernière restauration majeure de la Décollation (2003-2006) a retrouvé la clarté des couleurs qui avait été perdue après des siècles de fumée de bougie et de vernissage.
Au-delà de La Valette : les églises paroissiales
L’investissement baroque ne s’est pas arrêté à la capitale. À partir de la fin du XVIIe siècle, l’église paroissiale maltaise est devenue une cible majeure de mécénat. La noblesse locale, les marchands revenus riches du commerce méditerranéen et les divers ordres religieux ont tous commandé des intérieurs d’églises de plus en plus élaborés.
La rivalité des dômes entre villages maltais fait partie de cette histoire. Tout au long des XVIIIe et XIXe siècles, les villages voisins rivalisaient pour construire le plus grand dôme, la façade la plus élaborée, l’intérieur le plus doré. La Rotonde de l’Assomption de Mosta (construite 1833-1860, le troisième plus grand dôme non soutenu d’Europe) est l’aboutissement baroque tardif de cette rivalité.
Sites baroques clés des églises paroissiales :
- Église collégiale de Birgu (Saint-Laurent) : retable de Mattia Preti, façade du XVIIIe siècle restaurée.
- Sanctuaire de Zabbar (Notre-Dame-des-Grâces) : maître-autel de Preti, collection d’ex-voto.
- Église paroissiale de Naxxar : retables de Preti, dôme ajouté en 1818.
- Église paroissiale de Zurrieq : autel de Preti, le modèle baroque rural.
- Collégiale de Senglea (Maria Bambina) : reconstruite après les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, intérieur baroque préservé.
- La cathédrale de Mdina : reconstruite après le tremblement de terre de 1693 ; peinture de voûte de Preti ; la cathédrale principale de Malte.
À Gozo :
- Sanctuaire de Ta’ Pinu (Gharb) : néo-baroque du début du XXe siècle, dans une tradition baroque vivante.
- Cathédrale de la Citadelle (Victoria) : célèbre plafond plat en trompe-l’œil d’Antonio Manuele (1739) peint pour imiter un dôme.
- Rotonde de Xewkija : prétendue être le troisième plus grand dôme d’Europe (la même revendication que Mosta ; la fierté maltaise et la réalité architecturale sont parfois en désaccord).
Architecture : Cassar, Laparelli, Tumas
Les principaux architectes du baroque maltais :
- Girolamo Cassar (1520-1592) : Chevalier né maltais, a conçu la plupart des auberges originales de La Valette et la co-cathédrale primitive. Son style est sobre : façades d’influence militaire, décoration modeste.
- Francesco Laparelli (1521-1570) : Italien, a conçu le plan en grille de La Valette.
- Tumas Dingli (1591-1666) : Maltais, a conçu de nombreuses églises paroissiales du début du XVIIe siècle dans les villages du centre.
- Lorenzo Gafà (1638-1703) : Maltais, l’architecte d’église le plus important de la fin du XVIIe siècle. La cathédrale de Mdina, les églises paroissiales de Birgu, Vittoriosa et Mosta (l’église ronde antérieure avant la Rotonde actuelle) sont de lui.
Les dômes de Gafà sont la signature visuelle de Malte baroque tardif : hauts, octogonaux, avec une construction à double coque. Le dôme de la cathédrale de Mdina est le chef-d’œuvre.
Une journée baroque à pied
Pour une visite sérieuse du baroque maltais :
Matin à La Valette :
- Co-cathédrale Saint-Jean (15 €, 2 heures incluant le temps à l’Oratoire avec les Caravage).
- Le théâtre Manoel petit intérieur baroque (7 €, 30 minutes quand il n’y a pas de représentation).
- Une promenade à travers les auberges des Chevaliers (Castille, Aragon, Provence, Italie, toutes à 5 à 10 minutes d’intervalle).
Déjeuner dans un restaurant de La Valette dans un palazzo baroque (Legligin Wine Bar, Rampila).
Après-midi à Mdina :
- Cathédrale et musée Saint-Paul (10 €, 90 minutes). Peinture de voûte de Mattia Preti ; le sol de tombes latines ; le trésor de la cathédrale.
- Une promenade dans la cité silencieuse à la recherche des entrées de palazzi sculptées.
Arrêt facultatif à Mosta avant de rentrer : le dôme et l’histoire de la bombe de 1942 (gratuit, 30 minutes).
Le paragraphe honnête
Le baroque maltais n’est pas du baroque romain ou sicilien réduit ; c’est sa propre version dense, produite localement, avec un peintre majeur (Preti) qui a vécu et travaillé ici pendant près de quatre décennies, deux Caravage véritablement de premier rang dans l’Oratoire, et une culture d’église paroissiale qui a maintenu l’ambition architecturale baroque vivante jusqu’à la fin du XIXe siècle. Le pays est suffisamment petit pour que vous puissiez voir la plupart des meilleurs sites en deux jours tranquilles. Pour un voyageur même avec un intérêt occasionnel pour l’art baroque, la visite est l’une des concentrations les plus fortes disponibles n’importe où dans le sud de l’Europe.
Lectures connexes
- Les Chevaliers de Saint-Jean : le système de mécénat qui a payé pour tout cela.
- Architecture en pierre calcaire : la pierre locale et comment les intérieurs baroques y ont été sculptés.
- Visite guidée de La Valette : un itinéraire de 3 heures qui couvre Saint-Jean, les auberges et le théâtre Manoel.
- Mdina et Rabat : le deuxième centre baroque.
- La Valette et les Trois Cités : la page régionale pour planifier la journée baroque.